Je me tuais à fumer jusqu’à ce que…

… j’arrête !

La dernière fois que ma bouche a recraché la fumée d’une cigarette remonte à quinze ans, jour pour jour. Olia et moi avions décidé de partager notre vie et nous commençâmes par nous séparer quelques mois l’un de l’autre, elle en Allemagne, moi au Canada, afin de former notre jeunesse et de gagner quelques sous. À cet instant précis, j’ai écrasé le dernier mégot de ma dernière gauloise brune. J’ai usé des gommes à mâcher pour palier le manque et n’est pas repris depuis. Il m’aura bien fallut dix ans avant de ne plus ressentir l’envie. J’ai retrouvé quelques vieux écrits que je trouve maladroits, mais qui restent attachés à cette période durant laquelle je pouvais me présenter comme fumeur.

~…~

Quand hier déjà passé le fumeur s’est éteint,
Ce fut, du poète, la journée sans lendemain.

~…~

Caché derrière un écran d’épaisses fumées,
Il chantait sa musique au rythme des bouffées.

~…~



Pointe Rouge

Sulfureuse allumette qui souffre,
Dont le bois tendre et souple crépite,
Puis fume un nuage qui s’engouffre
Par une vicieuse cigarette émérite.


Tout droit d’une boîte publicitaire issue,
Trop tôt on gratte et brûle ton feu éphémère ;
Et avec irrespect tu traîneras dans la rue ;
Un insouciant t’auras jetée à terre.


Le majestueux peuplier, ton sage père,
Impuissant du haut de sa fière cime,
Contemple désormais le destin amer
Que lui réservent les hommes de déprime.



Brouillard d’asphalte

Alors que ma vie s’émiette,
Même si le crabe me guette,
Je fume quelques cigarettes.


Ce noir tabac que je filtre,
Triste clown qui fait le pitre,
Consume un roman sans titre.


Cette opaque et blanche brume
Qu’ici je respire et hume
Me dira sans doute qui nous fûmes.


Cette histoire d’Amour, de cendre,
Douce mort qui va me prendre,
Sera là pour tout m’apprendre.


La mélancolie a ce regard
Loin de havane, petit cigare,
Troublant où je m’égare.


Écoutes-tu morose cigarette,
Toi qui enfumes nos fêtes,
La voix que je me prête ?


Avec le recul, je trouve étrange d’avoir consommé une drogue dont les effets euphorisants sont pour ainsi dire inexistants. En revanche la dépendance est bien réelle et si intense qu’il faut avoir fumer pour comprendre la souffrance du sevrage.

À présent, et bien que l’envie soit passée, j’ai la prudence de dire que je suis un fumeur abstinent. Quel paradoxe de voir associée la tabagie à la liberté ! Quelle dérive cette surveillance rampante vis-à-vis des fumeurs en société !

11 réponses vers “Je me tuais à fumer jusqu’à ce que…”

  1. Bonjour Daud,

    Je n’ai jamais fumé la cigarette, mais je peux comprendre cette difficulté et ce sentiment, puisque je suis l’un de ceux que l’on vient souvent voir pour trouver une aide contre cette dépendance. Il est vrai que cette dépendance est loin de la notion de liberté… Intéressant de voir ces anciens poèmes qui persistent comme un écho.

    Il m’arrive d’envier les fumeurs “légers”, surtout dans leurs moments anxieux. Lorsque je les vois fumer leur anxiété, j’y trouve une certaine beauté… À condition que ce soit rare (et non cigarette sur cigarette). Dans mon cas, c’est la shisha, que je fume environ deux fois par mois, mais pour flotter dans mes souvenirs… Ou quelques fois la marijuana, toujours avec une autre personne, pour partager une autre sensation du monde…

    • Bonjour Vincent,

      L’anxiété qui s’évanouit dans un nuage est une image séduisante. Quant à la persistance de ces vieilleries, je ne vois guère plus d’intérêt que celle d’une photographie ancienne témoignant de l’ingratitude d’un passage entre les âges de la vie d’un être humain.

      Merci pour ce partage de sensations, d’un autre monde…

      À bientôt

  2. Bravo d’avoir réussi, Daud! Mais pour ma part, malgré un arrêt de trois ans, le tabac brun reste mon poison nécessaire. Bloqué sur une phrase? J’allume une cigarette, et c’est reparti…

    • … et d’écrire un nouvel article qui fera un tabac ! ;-) Merci ! pour le reste, poisons nécessaires et autres rêveries : carpe diem et advienne que pourra…

  3. Je me tue aussi à grandes bouffées inspirées malgré 3 ans d’abstinence. Accroc à la phase orale ? aucune idée, mais j’ai trop de batailles en ce moment pour y songer.

    • J’aime beaucoup George Sand et me permets donc de vous livrer les deux citations ci-après :

      « S’il est une femme qui osa être elle-même, bravant l’interdit, c’est George Sand. Or lorsque celle-ci dessine son autoportrait, elle se représente… fumant. Comme si fumée et liberté ne faisait qu’un, hors le temps. »
      Michka – Cofondatrice du musée du Fumeur

      « Le cigare endort la douleur, distrait l’inaction, mous fait l’oisiveté douce et légère et peuple notre solitude. »
      George Sand – Romancière et écrivaine

      Bon courage dans cette lutte de chaque instant et au revoir.

  4. D’une contenance vient une aliénation.
    L’homme pour être ou paraître viril, la femme pour être à l’égal.

    La liberté de braver les interdits avec des outils de mort semble bien puéril… une fois pris dans l’engrenage.
    D’une apparente modernité, la dépendance devient souffrance avec son cortège de maladies.

    Lui, 40 ans de tabac forcené
    Moi 20 de tabagisme passif….

    • Bien moins poétique mais tout aussi bien écrit, je comprends bien votre commentaire et votre ressenti.

      Je n’arrive malgré tout pas à condamner les fumeurs – ce que vous ne faites pas non plus – j’aurais plutôt tendance à condamner l’industrie du tabac et ceux qui permettent par connivence, par intérêt, par hypocrisie, par cynisme, que sais-je…

  5. Ah!!!!!!!!! cher Daud, vous appuyer sur un aspect qui (me) fait mal.
    La crédulité n’est point faute puisqu’il y a en avant le désir de duper.

    Ce que je considère comme étant criminel dans la pensée, et dans la réalisation, c’est cette oeuvre de mort, consciente de la part des fabricants, et cette duplicité d’un état qui ramasse une manne non négligeable tout au long de la vie d’une cigarette.

    A deux titres l’état est condamnable :
    Celui de non assistance à personne en danger, il ne suffit en rien de déclarer que ce produit met en danger de mort, si il y a mort, l’état doit l’interdire.
    Celui de mauvaise gestion, le coût de la prise en charge des soins devrait être connu, celui de la publicité pour dégoûter le gentil peuple aussi.
    Il y a peut-être un troisième titre… meurtre avec préméditation.

    Passons sur les risques de prohibition, chaque individu est responsable de ses envies, à ses risques.
    Un état ne peut-être complice de destruction…. j’y inclus le commerce des armes.

    • La révolte est une douleur et la vôtre n’y échappe pas. Mais nous devons nous protéger de cette douleur qui pourrait détruire notre conscience. Faire mal en général et vous faire mal en particulier n’étaient pas dans mes intentions. Pardonnez-moi le verbe malheureux.

      Écrire est action, échanger, dénoncer, se révolter également. L’état… des volumes entiers ont été édités contre son action inhumaine, que dire ? J’y vois un mal permanent des sociétés humaines qui s’arroge le droit d’exploiter toutes les faiblesse de l’être humain pour en fin de compte le réduire en esclavage : esclave de sa condition animal l’opposant à cette sagesse dont il se baptise, esclave de ses dettes, esclave du pouvoir, esclave du contrôle. Un état n’est donc à mon sens que le complice des destructions et bien évidemment du commerce des armes.

      Heureusement il nous reste l’amour, mot que j’écris ici sans béate contemplation mais avec force et conviction.

  6. réflexion sereine a dit :

    Je souscrit à votre modération, et j’applaudis à l’humour, et je vis l’amour sans condition.

    C’est pour cela qu’il faut considérer mon quart d’heure de révolte comme salutaire à mon équilibre … et que je vais forcément rentrer dans le rang des …?
    (pas sûr)
    Merci à vous, et à votre équilibre.

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