XXIII. Ce que je déteste par-dessus tout
Marcel Proust eut du mal à s’accepter ; sa réponse à la neuvième question le laissait pressentir. Il nous donne un indice supplémentaire en ayant répondu ici : “Ce qu’il y a de mal en moi.” Le chemin qui nous mène à la compréhension de l’autre et d’abord à l’acceptation de soi pleine et entière, est long.
J’hésite à nouveau ; un peu comme pour l’ensemble des points déjà abordés par ce questionnaire, qui laisse à priori peu de place au raisonnement, pour favoriser les avis tranchés. Je pourrais futilement vous dire, en me limitant à la sphère gastronomique, que je déteste particulièrement les ris de veau, la cervelle, les tripes ou l’andouillette. Je pourrais aussi décliner ce dégoût en ce qui concerne les arts et les lettres ou tout autre domaine. Je préfère me risquer à aborder cette thématique vis à vis de mes prochains.
Dans son Traité de l’autorité politique, Baruch Spinoza écrivit : « De plus, en vue de conserver, dans le domaine de la science politique, une impartialité identique à celle dont nous avons l’habitude lorsqu’il s’agit de notions mathématiques, j’ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre. En d’autres termes, les sentiments par exemple d’amour, de haine, de colère, d’envie, de glorification personnelle, de joie et peine par sympathie, enfin tous les mouvements de sensibilité n’ont pas été, ici, considérés comme des défauts de la nature humaine. » Je veux m’attacher au mieux à respecter cette entrée en matière.
Pourtant il est pour l’heure au-dessus de ma nature et de mon entendement d’accepter ce qui conduit l’humanité – sous couvert d’une idéologie de classe ou de race – vers les systèmes totalitaires. C’est donc probablement ce que je déteste par-dessus tout, avec toutes les contradictions que cela implique quant à mon désir de compréhension du monde.
21/06/2008 à 08:44
Bonjour Daud,
Evidemment que la haine et la barbarie sont au premier plan lorsqu’on veut répondre à cette question.
Je vous lis et voilà ce que ça m’inspire : comprendre les autres ne veut pas pour autant dire accepter ni tolérer. Ma réponse pourrait même être un billet tant j’aurais à dire là dessus.
Une fois que j’ai compris le comportement de quelqu’un, je peux, soit le tolérer parce qu’il ne me nuit pas, soit l’ignorer car il est “dangereux” pour mon bien être. Je parle là de relations interpersonnelles.
Au delà, on peut choisir de dénoncer, mais, pour pouvoir le faire, il faut en avoir les moyens, être soutenu, être plusieurs même.
Or, nous vivons dans un monde, comme dire, d’égoïstes ?
Je doute qu’il soit possible de comprendre tout le monde. Je doute encore plus qu’on puisse aimer tout le monde. Ce souhait vient d’une éducation judéo chrétienne que je respecte mais que je trouve excessive quand on regarde de plus près l’humanité.
Je dis souvent : je déteste le mensonge. C’est là dessus que je m’arrêterai sinon, votre blog risque de devenir le mien par commentaire interposé !
21/06/2008 à 16:25
Entre Steve Biko, Daw Aung San Suu Kyi, Martin Luther King et Gandhi, préside la philosophie de la non-violence. Je me plais à retrouver ce principe de vie dans les propos de Baruch Spinoza. Je suis aussi l’héritier d’une éducation judéo-chrétienne et je me sens agnostique. Je crois qu’un message aussi simple que “Aime ton prochain comme toi-même” contient toutes les bases de la non-violence. La non-violence est un moyen d’action politique courageux et lutter activement par ce moyen contre l’injustice doit rarement se faire sans heurt.
Vous avez raison, comprendre ne signifie pas accepter. Vous avez encore raison la vérité est un des fondements de la non-violence. Et comme cette philosophie est récente pour moi je préfère laisser la parole à Gandhi :
« Young India, 11 août 1920, In La Jeune Inde, 1924, Stock, pp. 107-109
Il est à peu près impossible, à notre époque, où la force brutale est maîtresse, d’imaginer que personne puisse rejeter la loi de suprématie de la force brutale. Aussi je reçois des lettres anonymes me conseillant de ne pas entraver la marche de la non coopération même s’il arrivait que la violence populaire éclatât. Certains viennent me trouver, et présumant qu’en secret je dois préparer une action violente, me demandent quand viendra l’heureux moment de déclarer ouvertement la violence. Ils m’assurent que les anglais ne plieront jamais que devant la violence ouverte ou secrète.
Puisque la doctrine de l’épée a pour la majorité de l’humanité une telle importance, que le succès de la non coopération dépend avant tout de l’absence de violence pendant la durée du mouvement et que ma manière de voir à ce sujet affecte la conduite d’un grand nombre de gens, je tiens à l’expliquer aussi clairement que possible.
Je crois en vérité que s’il fallait absolument faire un choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. Par exemple, lorsque mon fils aîné m’a demandé ce qu’il aurait du faire s’il avait été avec moi en 1908, quand je fus victime d’un attentat, si son devoir eût été de fuir, et de me laisser tuer ou d’employer la force pour me défendre, je lui ai répondu que son devoir aurait été de me défendre, même s’il lui avait fallu employer la violence. C’est pourquoi je suis d’avis que ceux qui croient à la violence apprennent le maniement des armes. Je préférerais assurément que l’Inde eût recours aux armes pour défendre son honneur plutôt que de la voir devenir ou rester lâchement l’impuissant témoin de son déshonneur.
Mais je crois que la non violence est infiniment supérieure à la violence : pardonner est plus viril que punir. Le pardon est la parure du soldat. Mais s’abstenir n’est pardonner que s’il y a possibilité de punir : l’abstention n’a aucun sens si elle provient de l’impuissance. On ne peut guère dire que la souris pardonne au chat lorsqu’elle se laisse croquer par lui. Je comprends par conséquent le sentiment de ceux qui réclament le châtiment mérité par le général Dyer et par ses pareils. Ils le déchireraient s’ils le pouvaient. Mais je ne crois pas que l’Inde soit impuissante : je ne crois pas être moi même une créature impuissante ; seulement, je tiens à employer plus utilement les forces de la nation et les miennes.
Qu’on ne se méprenne pas sur mes paroles ! La force ne dépend pas de la capacité physique ; elle procède d’une volonté indomptable… Un pardon net serait la reconnaissance nette de notre force. Un pardon éclairé ferait monter en nous une vague formidable de force qui rendrait impossible à un Dyer ou à un Johnson d’accumuler les outrages sur notre malheureux pays… L’inde aura tout avantage à renoncer au droit qu’elle a de punir. Nous avons de meilleures choses à faire, une mission plus noble à prêcher au monde.
Je ne suis pas un visionnaire. Je prétends être un idéaliste pratique. Le culte de la non violence n’est pas uniquement pour les Rishis (sages) et les saints. Il est aussi pour le vulgaire. La non violence est la loi de l’espèce humaine comme la violence est celle de la brute. L’esprit sommeille chez la brute et celle-ci ne connaît d’autre loi que la force physique. La dignité de l’homme réclame de lui l’obéissance à une loi supérieure à la puissance de l’esprit.
Je me suis donc permis de présenter à l’Inde l’antique loi du sacrifice de soi. Car le Satyâgraha et ses rejetons : la non coopération et la résistance civile, ne sont que des noms nouveaux pour la loi de la souffrance. Les Rishis qui découvrirent la loi de la non violence au milieu de la violence furent de plus grands génies que Newton. Ils furent de plus grands guerriers que Wellington. S’étant eux même servi d’armes ils en avaient compris l’inutilité et enseignèrent à un monde fatigué que le salut ne se trouvait pas dans la violence mais dans la non violence.
La non violence sous sa forme dynamique veut dire souffrance consciente. Ceci ne veut point dire que nous devions nous soumettre humblement à la volonté de celui qui fait le mal mais que notre âme entière doit résister à la volonté du tyran…
En attendant je supplie ceux qui doutent de moi de ne pas troubler la marche paisible qui vient de commencer, par l’incitation à la violence, en s’imaginant que je la désire. Je hais le secret comme un crime. Qu’ils tentent l’épreuve de la non coopération et ils verront que je n’ai pas fait la moindre restriction mentale. »
21/06/2008 à 19:05
Daud, je crois que la violence fera toujours partie de la vie tant qu’il y aura des être vivants sur terre.
Les humains sont les êtres les plus violents qu’il soit puisqu’ils se battent de façon “intéressée”.
Je doute que Gandhi, si sage que soient ses paroles, change quoi que ce soit. Il a sûrement raison sur bien des points, mais ce n’est qu’un rêve.
Il y aura toujours sur terre quelqu’un voulant dominer quelqu’autre.
Quant au pardon, je crois l’avoir déjà écrit quelque part chez moi, il n’est pas obligatoire et on peut trés bien vivre sans l’avoir donné. Boris Cyrulnik l’explique fort bien d’ailleurs.
Pardonner un bourreau ? je n’ose imaginer ça pour ceux qui en ont été sa victime.
J’admire d’ailleurs la capacité de certains hommes à pardonner la haine qu’on leur a prodiguée.
Face à cela, je préfère rester indifférente. J’ai eu des raisons de haïr dans ma vie. Je n’ai jamais accordé mon pardon. Ce n’est pas pour cela que je ressens une quelconque colère ni que je serais violente.
Une fois encore, pardonner serait trouver des excuses. Or, quand on est adulte, on est sensé être responsable de ses actes et encore plus de la conséquence de ses actes.
22/06/2008 à 06:00
La violence est présente dans l’humanité, quotidiennement. Je suis d’accord avec vous. Pour autant, je veux garder l’espoir qu’à l’échelle d’une vie il reste au moins un voie pour la non-violence. Bartolomeo Vanzetti ne trouve-t-il pas le courage de dire, après que le bourreau lui eut mis la cagoule : « I wish to forgive some people for what they are now doing to me. »
Ce qui me fait dire que la philosophie du pardon ne relève, quant à elle, pas de la facilité non plus. Pour faire court, je reprendrai la citation qu’une étudiante de l’équipe d’Olia écrivit sur son mémoire intitulé “Le pardon, l’imprescriptible, l’impardonnable” ou ” La dialectique du pardon face au tragique de l’histoire”. Il s’agit de propos de Vladimir Jankélévitch issus de Le Traité de vertus, t.3, in “L’innocence et la méchanceté”, “excuse et pardon”, Bordas, p. 1191 :
« Aucune méchanceté n’est trop révoltante pour le pardon, aucun pardon n’est assez grand pour pardonner à l’insondable méchanceté » ~ « Ce débat entre deux infinis est lui-même infini »
Enfin, je considère le pardon comme une arme de non-violence qui n’implique pas nécessairement de trouver des excuses à l’autre pas plus qu’il ne le déresponsabilise. Car j’ai l’intime conviction que l’autre à peut-être plus besoin de recevoir le pardon pour vivre que nous de le donner.
22/06/2008 à 20:59
L’autre a-t-il vraiment besoin d’un pardon ou d’une psychanalyse ?
Si un pardon pouvait lui faire ouvrir les yeux, alors oui, peut être, mais voyez vous, je suis convaincue que cela ne changerait rien. Il y a des gens qui sont “formatés” pour faire souffrir, qui ignore l’amour alors encore plus la notion du pardon reçu.
Je n’ai pas cette capacité de pardonner l’impardonnable. D’ailleurs, si ce dernier mot existe, c’est qu’on doit bien pouvoir en faire usage un jour…
Mais, encore une fois, je le répète, je ne vis pas non plus dans la haine. Juste l’indifférence.
Ces (peu de ) gens qui n’auront jamais mon pardon, n’auront plus jamais non plus quoi que ce soit de ma part, voilà tout.
23/06/2008 à 20:19
je vous lis tous les deux à l’instant et je suis très touchée par ces mots échangés… Pour ce qui est de “pardonner l’impardonnable”, Ricoeur eut un débat avec Derrida, débat qui plus est passionnant, débat qui reprend celui que vous menez tous les deux symétriquement. Pour Ricoeur, le pardon est difficile “à donner”, “à recevoir” mais aussi “à concevoir”… Pour Derrida, le pardon est impossible. Toute la pensée de Ricoeur comme celle de Derrida tient dans le problème du pardon qui loin de se confiner à la sphère de la victime engage également le coupable (encore faut-il qu’il y en ait un d’identifiable) et la société dans laquelle nous sommes nés.
Je pense quant à moi que le moment essentiel du pardon ne se limite pas dans le don ou dans le refus mais justement dans le fait de se poser la question “pardonner?”… Ne serait-ce pas là pas un signe d’humanité? Là où la bête frappe et se venge, l’homme peut s’arrêter et penser le pardon.
24/06/2008 à 15:40
@ Lotie : je n’arrive pas à être convaincue. Je ne me sens pas moins humaine parce que je n’ai pas pardonné et je suis convaincue que les gens qui auraient pu recevoir mon pardon n’en seraient pas devenus plus humains… allez, je laisse faire les autres, désolée !
28/06/2008 à 15:43
Si la violence était la seule force guidant l’humanité, nous serions tous morts.
la nonviolence est difficile à définir, car elle n’est pas l’absence de violence, le mot est trop court. Gandhi lorsqu’il écrit les lignes citées plus haut n’est pas un « rêveur ». Il a déjà affiné sa connaissance de cette « force plus puissante » en Afrique du Sud. Peut-être que les mots utilisés : pardon, sacrifice de soi, expriment mal, ou du moins de manière incomplète ce qui est fait. Il s’agit plutôt de séparer l’action préjudiciable de la personne qui en est l’auteur, de manière à créer et préserver le dialogue entre la victime et son bourreau, afin que ce dernier puisse renier sa violence sans perdre son honneur et son identité.