Naboléon

La situation présente, qui semble calme à qui ne pense pas, est violente ; qu’on ne s’y méprenne point. Quand la moralité publique s’éclipse, il se fait dans l’ordre social une ombre qui épouvante. Toutes les garanties s’en vont, tous les points d’appui s’évanouissent.
[...]
Allons, nous allons exposer ce triomphe de l’ordre ; nous allons peindre ce gouvernement vigoureux, assis, carré, fort ; ayant pour lui une foule de petits jeunes gens qui ont plus d’ambition que de bottes, beaux fils et vilains gueux [...]
Oui, on se réveillera !

Oui, on sortira de cette torpeur qui, pour un tel peuple, est la honte ; et quand la France sera réveillée, quand elle ouvrira les yeux, quand elle distinguera, quand elle verra ce qu’elle a devant elle et à côté d’elle, elle reculera, cette France, avec un frémissement terrible, devant ce monstrueux forfait qui a osé l’épouser dans les ténèbres et dont elle a partagé le lit.

Alors l’heure suprême sonnera.
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Si on le juge en dehors de ce qu’il appelle « ses actes nécessaires » ou « ses grands actes », c’est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain.
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Il aime la gloriole, le pompon, l’aigrette, la broderie, les paillettes et les passe-quilles, les grands mots, les grand titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir.
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Il y a maintenant en Europe, au fond de toutes les intelligences, même à l’étranger, une stupeur profonde, et comme le sentiment d’un affront personnel ; car le continent européen, qu’il le veuille ou non, est solidaire de la France, et ce qui abaisse la France humilie l’Europe.
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Certes, ce cerveau est trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y déchiffrer par endroits plusieurs pensées de suite et suffisamment enchaînées. C’est un livre où il y a des pages arrachées. À tout moment quelque chose manque.
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Il sait ce qu’il veut, et il y va. A travers la justice, à travers la loi, à travers la raison, à travers l’honnêteté, à travers l’humanité, soit, mais il y va.
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Ce n’est pas un idiot. C’est tout simplement un homme d’un autre temps que le nôtre. Il semble absurde et fou parce qu’il est dépareillé. Transportez-le au seizième siècle en Espagne, et Philippe II le reconnaîtra ; en Angleterre, et Henry VIII lui sourira ; en Italie, et César Borgia lui sautera au cou.
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Seulement il oublie ou il ignore qu’au temps où nous sommes, ses actions auront à traverser ces grands effluves de moralité humaine dégagés par nos [...] siècles lettrés et par la révolution française, et que, dans ce milieu, ses actions prendront leur vraie figure et apparaîtront ce qu’elles sont, hideuses.
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Il [...] se laisse volontiers entrevoir socialiste. Il sent qu’il y a là pour lui une sorte de champ vague, exploitable à l’ambition.
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Faire le mort, c’est là son art. Il reste muet et immobile, en regardant d’un autre côté que son dessein, jusqu’à l’heure venue. Alors il tourne la tête et fond sur sa proie. Sa politique vous apparaît brusquement à un tournant inattendu, le pistolet au poing, ut fur. Jusque-là, le moins de mouvement possible.
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Alors il ne parle pas, il ment. Cet homme ment comme les autres hommes respirent. Il annonce une intention honnête, prenez garde ; il affirme, méfiez vous ; il fait un serment, tremblez.
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Annoncer une enormité dont le monde se récrie, la désavouer avec indignation, jurer ses grands dieux, se déclarer honnête homme, puis au moment où l’on se rassure et où l’on rit de l’énormité en question, l’exécuter.
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C’est là son procédé ; pensez-en ce que vous voudrez ; il s’en sert, il le trouve bon, cela le regarde. Il aura à démêler la chose avec l’histoire.
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On est de son cercle intime ; il laisse entrevoir un projet qui semble, non immoral, on n’y regarde pas de si près, mais insensé et dangereux, et dangereux pour lui-même ; on élève des objections ; il écoute, ne répond pas, cède quelquefois pour deux ou trois jours, puis reprend son dessein, et fait sa volonté.
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Grâce à cette façon de faire, il a toujours à son service l’inattendu, grande force ; et, ne rencontrant en lui-même aucun obstacle intérieur dans ce que les autres hommes appellent conscience, il pousse son dessein, n’importe à travers quoi, nous l’avons dit, n’importe sur quoi, et touche son but.
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Il recule quelquefois, non devant l’effet moral de ses actes, mais devant l’effet matériel.
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Dans ses entreprises il a besoin d’aides et de collaborateurs ; il lui faut ce qu’il appelle lui-même « des hommes ». Diogène les cherchait tenant une lanterne, lui il les cherche un billet de banque à la main. Il les trouve. De certains côtés de la nature humaine produisent toute une espèce de personnages dont il est le centre naturel et qui se groupent nécessairement autour de lui selon cette mystérieuse loi de gravitation qui ne régit pas moins l’être moral que l’atome cosmique.
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Aujourd’hui il en est environné, ces hommes lui font cour et cortège ; ils mêlent leur rayonnement au sien. A de certaines époques de l’histoire, il y a des pléiades de grands hommes ; à d’autres époques, il y a des pléiades de chenapans.
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Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que de la honte.
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Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit, et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve si énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve pas quelque surprise. On se demande : comment a-t-il fait ? On décompose l’aventure et l’aventurier, et, en laissant à part le parti qu’il tire de son nom et certains faits extérieurs dont il s’est aidé dans son escalade, on ne trouve au fond de l’homme et de son procédé que deux choses : la ruse et l’argent.
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Et voilà par quel homme la France est gouvernée ! Que dis-je, gouvernée ? possédée souverainement ! Et chaque jour, et tous les matins, par ses décrets, par ses messages, par ses harangues, par toutes les fatuités inouïes qu’il étale [...] et ce faquin dit à la France qu’il l’a sauvée ! Et de qui ? d’elle-même ! Avant lui la providence ne faisait que des sottises ; le bon Dieu l’a attendu pour tout remettre en ordre ; enfin il est venu ! [...] il y avait en France toutes sortes de choses pernicieuses : cette « sonorité », la tribune ; ce vacarme, la presse ; cette insolence, la pensée ; cet abus criant, la liberté ; il est venu, lui [...].
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Ah ! qu’est-ce que c’est que ce spectacle-là ? qu’est-ce que c’est que ce rêve-là ? qu’est-ce que c’est que ce cauchemar-là ? d’un côté une nation, la première des nations, et de l’autre un homme, le dernier des hommes, et voilà ce que cet homme fait à cette nation ! Quoi ! il la foule aux pieds, il lui rit au nez, il la raille, il la brave, il la nie, il l’insulte, il la bafoue ! Quoi ! il dit : il n’y a que moi ! Quoi ! dans ce pays de France où l’on ne pourrait pas souffleter un homme, on peut souffleter le peuple ! Ah ! quelle abominable honte !
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Jamais le despotisme ne s’est montré plus lourdement insolent et bête que dans cette espèce de censure du lendemain, qui précède et annonce la suppression, et qui donne la bastonnade à un journal avant de le tuer. Dans ce gouvernement le niais corrige l’atroce et le tempère. Tout le décret de la presse peut se résumer en une ligne : Je permets que tu parles, mais j’exige que tu te taises.
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Rendons justice au régime [...] ; il n’a pas seulement ces partisans-là, il a des adhérents et des créatures qui ne sont qu’à lui ; il a produit des notabilités tout à fait neuves. Les nations ne connaissent jamais toutes leurs richesses en fait de coquins. Il faut cette espèce de bouleversements, ce genre de déménagements pour les leur faire voir.
[...]
Au centre est l’homme ; l’homme que nous avons dit ; l’homme punique ; l’homme fatal, attaquant la civilisation pour arriver au pouvoir, cherchant, ailleurs que dans le vrai peuple, on ne sait quelle popularité féroce, exploitant les côtés encore sauvages du paysan et du soldat, tâchant de réussir par les égoïsmes grossiers, par les passions brutales, par les envies éveillées, par les appétits excités [...]
Tout ce grand éclat, tout ce triomphant pouvoir, n’empêchent pas qu’il ne se passe dans Paris de petits incidents comme celui-ci, que d’honnêtes badauds, témoins du fait, vous racontent tout rêveurs : deux hommes cheminent dans la rue, ils causent de leurs affaires, de leur négoce. L’un d’eux parle de je ne sais quel fripon dont il croit avoir à se plaindre. « C’est un malheureux, dit-il, c’est un escroc, c’est un gueux. » Un agent de police entend ces derniers mots : Monsieur, dit-il, vous parlez du président ; je vous arrête.
[...]
Il a effacé des murs Liberté, Égalité, Fraternité. Il a eu raison. Ah ! français ! vous n’êtes plus ni libres, le gilet de force est là ; ni égaux, l’homme de guerre est tout ; ni frères, la guerre civile couve sous cette lugubre paix d’état de siège.
[...]
Attendez-vous aux caprices. Attendez-vous aux surprises, aux stupeurs, aux ébahissements, aux alliances de mots les plus inouïes, aux cacophonies les plus intrépides [...]
Cet homme, [...] oublions son origine, voyons, qu’est-il comme capacité politique ? Voulez-vous le juger depuis huit mois qu’il règne ? regardez d’une part son pouvoir, d’autre part ses actes. Que peut-il ? Tout. Qu’a-t-il fait ? Rien. Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France, de l’Europe peut-être. Il n’eût, certes, pas effacé le crime du point de départ, mais il l’eût couvert. A force d’améliorations matérielles, il eût réussi peut-être à masquer à la nation son abaissement moral. Même, il faut le dire, pour un dictateur de génie, la chose n’était pas malaisée. Un certain nombre de problèmes sociaux, élaborés dans ces dernières années par plusieurs esprits robustes, semblaient mûrs et pouvaient recevoir, au grand profit et au grand contentement du peuple, des solutions actuelles et relatives. [...] Il n’en a abordé, il n’en a entrevu aucun. Il n’a pas même retrouvé à l’Elysée quelques vieux restes des méditations socialistes [...]. [...] Omnipotence complète, initiative nulle. Il a pris la France et n’en sait rien faire. [...] Certes, ce, dictateur s’agite, rendons-lui cette justice ; il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il se remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c’est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! cette roue tourne à vide. [...] Quant au budget, quant à ce budget contrôlé par les aveugles qui sont au conseil d’Etat et voté par les muets qui sont au corps législatif, l’abîme se fait dessous. [...] Ce bric-à-brac gouverne la France. Voilà les créations ! Où est le bon sens ? où est la raison ? où est la vérité ? Pas un côté sain de l’esprit contemporain qui ne soit heurté, pas une conquête juste de ce siècle qui ne soit jetée à terre et brisée. Toutes les extravagances devenues possibles. [...] Ces hommes, le malfaiteur et ses complices, ont un pouvoir immense, incomparable, absolu, illimité, suffisant, nous le répétons, pour changer la face de l’Europe. Ils s’en servent pour jouir. S’amuser et s’enrichir, tel est leur « socialisme ». Ils ont arrêté le budget sur la grande route ; les coffres sont là ouverts, ils emplissent leurs sacoches, ils ont de l’argent en veux-tu en voilà. Tous les traitements sont doublés ou triplés [...] Et l’homme du peuple, le pauvre journalier, auquel le travail manque, le prolétaire en haillons, pieds nus, auquel l’été n’apporte pas de pain et auquel l’hiver n’apporte pas de bois, [...] y songe-t-on ? que devient-il ? que fait-on pour lui ?
[...]
Le curieux, c’est qu’ils veulent qu’on les respecte [...] O France ! quel gouvernement ! Les éperons passent sous la soutane. Le coup d’Etat va à la messe, rosse les pékins, lit son bréviaire, embrasse Catin, dit son chapelet, vide les pots et fait ses pâques. Le coup d’Etat affirme, ce qui est douteux, que nous sommes revenus à l’époque des jacqueries ; ce qui est certain, c’est qu’il nous ramène au temps des croisades. César se croise pour le pape. Diex et volt. L’Elysée a la foi du templier, et la soif aussi.
[...]
Tous ses actes, depuis les plus énormes jusqu’aux plus puérils, depuis ce qui est hideux jusqu’à ce qui est risible, sont empreints de ce double jeu.
[...]
Mais on nous dit : n’allez-vous pas un peu loin ? n’êtes-vous pas injuste ? concédez-lui quelque chose. N’a-t-il pas dans une certaine mesure, « fait du socialisme » ? [...] Cela, du socialisme ? je le nie. [...] Le point de départ du socialisme, c’est l’éducation, c’est l’enseignement gratuit et obligatoire, c’est la lumière. [...] Il persécute et étouffe partout l’enseignement. Il y a un paria dans notre France d’aujourd’hui, c’est le maître d’école. [...] Il renverse d’un coup de pied les chaires de Quinet et de Michelet. Un beau matin, il déclare, par décret, suspectes les lettres grecques et latines, et interdit le plus qu’il peut aux intelligences le commerce des vieux poëtes et des vieux historiens d’Athènes et de Rome, flairant dans Eschyle et dans Tacite une vague odeur de démagogie. [...] Ce qu’il attaque, ce qu’il poursuit, ce qu’ils poursuivent tous avec lui, ce sur quoi ils s’acharnent, ce qu’ils veulent écraser, brûler, supprimer, détruire, anéantir, est-ce ce pauvre homme obscur qu’on appelle instituteur primaire ? est-ce ce carré de papier qu’on appelle un journal ? est-ce ce fascicule de feuillets qu’on appelle un livre ? est-ce cet engin de bois et de fer qu’on appelle une presse ? non, c’est toi, pensée, c’est toi, raison de l’homme [...] Nous qui les combattons, nous sommes « les éternels ennemis de l’ordre » ; nous sommes, car ils ne trouvent pas encore que ce mot soit usé, des démagogues. [...] Cet homme, chose triste à dire, est maintenant la question de tous les hommes. A de certaines époques dans l’histoire, le genre humain tout entier, de tous les points de la terre, fixe les yeux sur un lieu mystérieux d’où il semble que va sortir la destinée universelle. [...] Aujourd’hui, baisse la tête, histoire, l’univers regarde l’Elysée ! Cette espèce de porte bâtarde, gardée par deux guérites peintes en coutil, à l’extrémité du faubourg Saint Honoré, voilà ce que contemple aujourd’hui avec une sorte d’anxiété profonde le regard du monde civilisé ! Ah ! qu’est-ce que c’est que cet endroit d’où il n’est pas sorti une idée qui ne fût un piège, pas une action qui ne fût un crime ? Qu’est-ce que c’est que cet endroit où habitent tous les cynismes avec toutes les hypocrisies ? [...] Cet endroit, c’est la tache de Paris ; cet endroit, c’est la souillure du siècle ; cette porte, d’où sortent toutes sortes de bruits joyeux, fanfares, musiques, rires, chocs des verres, cette porte saluée le jour par les bataillons qui passent, illuminée la nuit, toute grande ouverte avec une confiance insolente, c’est une sorte d’injure publique toujours présente. Le centre de la honte du monde est là. Ah ! à quoi songe la France ? Certes, il faut réveiller cette nation ; il faut lui prendre le bras, il faut la secouer, il faut lui parler ; il faut parcourir les champs, aller dans les villages, entrer dans les casernes, parler au soldat qui ne sait plus ce qu’il a fait, parler au laboureur qui a une gravure de l’empereur dans sa chaumière et qui vote tout ce qu’on veut à cause de cela ; il faut leur ôter le radieux fantôme qu’ils ont devant les yeux ; toute cette situation n’est autre chose qu’un immense et fatal quiproquo ; il faut éclaircir ce quiproquo, aller au fond, désabuser le peuple, le peuple des campagnes surtout, le remuer, l’agiter, l’émouvoir, lui montrer les maisons vides, lui montrer les fosses ouvertes, lui faire toucher du doigt l’horreur de ce régime-ci. Ce peuple est bon et honnête. Il comprendra.
[...]
Disons-le, l’intelligence humaine, et l’intellect bourgeois en particulier, ont de singulières énigmes. Nous le savons et nous n’avons nul désir de le cacher ; depuis le boutiquier jusqu’au banquier, depuis le petit marchand jusqu’à l’agent de change, bon nombre d’hommes de commerce et d’industrie en France, c’est-à-dire bon nombre de ces hommes qui savent ce que c’est qu’une confiance bien placée, qu’un dépôt fidèlement gardé, qu’une clef mise en mains sûres, ont voté [...] pour [...].
Et c’est là le scrutin, – répétons-le, insistons-y, ne nous lassons pas ; [...] – c’est là le scrutin, c’est là le plébiscite, c’est là le vote, c’est là le décret souverain du «suffrage universel», à l’ombre duquel s’abritent, dont se font un titre d’autorité et un diplôme de gouvernement ces hommes qui tiennent la France aujourd’hui, qui commandent, qui dominent, qui administrent, qui jugent, qui règnent, les mains dans l’or jusqu’aux coudes [...] !
Oui, vous êtes redoutable. C’est là ce qui fait votre génie, dit-on ; je conviens que, dans tous les cas, c’est là ce qui fait en ce moment votre puissance. Mais savez-vous ce qui sort de ce genre de puissance ? le fait, oui ; le droit, non. [...] Ce que je proclame, on le chuchote, voilà toute la différence. Vous êtes omnipotent, on s’incline, rien de plus. On vous salue, la rougeur au front. On se sent vil, mais on vous sait infâme. [...]

Victor Hugo – Napoléon le Petit