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Le 17.11.15
Mon cher Léon,
J’ai été bien récompensé de la lettre que je t’ai adressé par le plaisir qu’elle t’a fait, aussi je récidive. Conserve la au cas où je viendrais à disparaître – j’en doute beaucoup – comme un souvenir de moi.
Après le combat du 8 et 9 mai – date de mon anniversaire, j’avais trente six ans – nos positions étaient les suivantes : les boches tenaient leurs anciennes premières lignes plus une partie de deux des entonnoirs ouverts par nos mines ; nous, nous avions progressé d’environ quatre-vingts mètres vers les Cornailles, un entonnoir en notre possession, vers Angres, un autre entonnoir occupé en commun – c’est-à-dire que Français et Allemands se trouvaient (c’est incroyable) à environ huit mètres les uns des autres.
Le Général Martin de Bouillon décida d’ouvrir, au moyen d’une ligne de mines, une brèche d’attaque. Je fut chargé avec mon détachement sous les ordres du Lieutenant Gautheron, ingénieur des mines, de creuser des chambres à poudres sous les pieds des boches. Nous ouvrîmes cinq nouvelles galeries qui devaient être terminées et chargées pour le 25 mai au plus tard ; le travail mené rapidement dans les conditions les plus défectueuses – je remonte mes hommes évanouis et asphyxiés à tout instant – nous permis de promettre au Général leur achèvement pour la date précitée. Entre temps, nous entendions les boches travailler et courir dans leur tranchées sous lesquelles nous étions, craignions avec raison que nos travaux ne soient éventés. J’ordonne à mes hommes de continuer de creuser la terre crayeuse mélangée de silex avec leur couteau en retenant leur haleine et en évitant le bruit provoqué par la chute des terres au moyen de sacs allongés sur le sol. Ces précautions n’étaient pas inutiles puisque, moi-même aux écoutes, j’entendais les boches remuer et, fait incroyable, j’en appelle à tous mes hommes – Bucquet de la 4° compagnie entre autre – jouer du tambour avec leurs doigts sur une planche. Bref, le 5 mai à huit heures du matin, après dix-sept jours d’un travail surhumain, nous étions prêts.
Le Général commande l’assaut pour 12 heures 12 après préparation d’artillerie et explosion des mines : les boches eurent vent de la chose, aussitôt vers 9 heures un bombardement intensif de toute leur artillerie renforcée depuis le 8 mai arrose nos tranchées. C’est épouvantable. Un obus nous arrive par seconde et explose avec un son de cloche, j’en suis assourdi. Ce jour là, j’ai frôlé la mort, j’avais la presque certitude de ne pas en revenir. Nos tranchées sont bouleversées, le sang gicle, les communications téléphoniques interrompues, les fils bâclés, les téléphonistes tués. Ces spahis volontaires, braves gens dont il ne reste plus, mettent baïonnette au canon appuyés par le 20° régiment de chasseurs à pieds et le 168° d’infanterie, à droite le 18° chasseurs. Ô les héros ! un soldat du 20° chasseurs, un chapeau claque sur la tête danse une sarabande et fait le pitre au milieu du bombardement près de la sape Tanzioles. Sur les parapets de la sape Dejean les loustics font la grue, à Béard, ils s’impatientent. Vois-tu, l’homme s’habitue à la mort qui passe, il la défie, elle n’en veut pas.
À midi douze, après l’explosion de nos mines qui furent un désastre pour l’ennemi, tous ces gens s’élancent, farouches, hagards, sans un frisson. La mêlée est horrible. Français (maboules comme disent les boches) et allemands se jettent des grenades à la figure. Les mitrailleuses vont bon train. C’est un pétarade ininterrompue, des flammes, de la fumée, des cris, des râles, on se bouche les oreilles et on voit rouge. Pendant tout ce temps là, à travers le potin et les éboulements de toutes sortes, je cours comme homme de liaison du Général. Les blessés affluent ; ils sont tous soignés sur place.
L’artillerie française et la réplique allemande font un bruit infernal, et plusieurs de mes hommes ayant achevé leur tâche vont avec le sergent Deloffre, mon camarade, jeter des bombes dans les caves de Liévin – hameau des Cornailles – où se sont réfugiés de nombreux boches. À trois heures de l’après-midi, nos entonnoirs et la première ligne boche étaient en notre possession ; nous les avons depuis lors conservés, mais nous n’avons pu faire sauter qu’une partie de l’ouvrage Crane dit bastion A, sorte de forteresse bétonnée avec des caves superposées d’où sortent comme d’un vomitoire, sur nos derrières, d’innombrables ennemis. Les prisonniers fait ce jour là, peu nombreux, nous regardent, nous Français, avec terreur et proclamant que nous nous battions bien. C’est là un hommage qui rends fiers le poilu qui jamais ne se départ de sa bravoure et l’a toujours amplement justifiée.
Je t’embrasse
[mots illisibles, papier déchiré]
Em [reste de la signature illisible, papier déchiré]
J’ai sommeil et vais me coucher. Le canon tonne en diable, il y a attaque.
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